Cadres et effectifs – Les régiments d'infanterie sont formés de 3 bataillons à 6 compagnies. En cas de guerre, les régiments doivent être transportés avec leurs effectifs de paix sur les points de concentration, ils sont complétés en personnel et matériel. C'est ainsi que les bataillons quitteront leurs garnisons en juillet 1870 avec un effectif inférieur à 500 hommes, ils ne recevront leurs réservistes que dans la première quinzaine d'août, la plupart le 13, la veille de la bataille de Borny. L'effectif des régiments at­teindra alors 2 000 hommes environ soit 650 par bataillon et 105 à 110 par compagnie (100 en chiffres ronds après les premières éva­cuations).

La composition des cadres du régiment est exactement la même que sous le 1er Empire. Il y a un gradé pour 5 ou 6 hommes.

Les hommes sont excellents ; les sous-officiers rengagés sont trop vieux en général.

Armement – Le fusil Chassepot, modèle 1866, dérive du fu­sil Dreyse auquel il emprunte son système de fermeture. La hau­teur de la flèche de la trajectoire de 600 mètres est de 5 mètres. L'arme est au calibre de 11mm ; elle est munie d'une hausse gra­duée jusqu'à 1 200 mètres. C'est le premier fusil avec hausse mis entre les mains du fantassin français.La vitesse du tir atteint 6 à 7 cartouches et les bataillons sont dotés d'une voiture légère char­gée de 12 000 cartouches.

La distribution du fusil modèle 1866 est à peine terminée au moment de l'entrée en campagne ; les corps sont peu familiari­sés avec son usage. La matinée du 14 août est employée à ins­truire les réservistes.

Préparation à la Guerre Trois règlements d'infanterie ont succédé à celui de 1791 ; ils portent respectivement les dates de 4 mars 1831, 17 avril 1862 et 16 mars 1869. Chacun de ces règlements se réclame du précédent ; tous portent ainsi, de proche en proche, l'empreinte de l'ordonnance de 1791.

La commission chargée de rédiger l'ordonnance de 1891, déclare, dans son rapport au ministre, "qu'elle n'a rien à changer à l'ordonnance du 1er août 1791 dont le mérite est reconnu par toute l'armée" et se borne à proposer quelques modifications de détail. A noter cependant que ce règlement introduit la ligne de colonnes de bataillon dans les évolutions de ligne et qu'il contient une instruc­tion sur les tirailleurs.

Cette ordonnance est signée du maréchal Soult.

En 1862, l'ordonnance de 1831 est toujours considérée comme "un chef d'œuvre". Les modifications qu'on y apporte sont motivées par l'abandon définitif de la formation sur trois rangs. On profite de l'occasion pour insérer dans ce règlement quelques nouveaux exercices d'un usage courant dans certains corps, tels que le pas gymnastique, l'escrime à la baïonnette et le doublement par quatre.

Le règlement de 1869 est la reproduction presque textuelle de l'instruction de 1862, complétée par des prescriptions rendues nécessaires pour la mise en service du fusil modèle 1866. Le mode de désignation "des évolutions de lignes" est changé, celles-ci s'ap­pelleront désormais "École de régiment".

Pour connaître l'esprit de ces divers règlements, il nous suffira donc d'analyser le dernier. C'est d'ailleurs celui qui nous intéresse le plus, puisqu'il a contribué à la préparation de l'infan­terie de 1870 et a été pratiqué au cours de la campagne.

Le règlement du 16 mars 1869 sur les manœuvres de l'infanterie L'unité de manœuvre et de combat est toujours le bataillon qui comprend sur le pied de guerre six compagnies-pelotons. Les trois premiers pelotons forment le premier demi-bataillon ; les trois dernier pelotons, le second demi-bataillon.

Le premier et le deuxième peloton forment la 1ère division, le troisième et le quatrième peloton, la 2e division, le cinquième et le 6e peloton, la 3e division. Chaque peloton est partagé en deux sections, chaque section en deux demi-sections, chaque demi-sec­tion en deux escouades. Au total huit escouades pour la compagnie peloton.




La formation sur deux rangs – La formation en bataille sur deux rangs, autorisée par le règlement de 1831, n'est devenue dé­finitivement réglementaire qu'en 1862. La formation sur 3 rangs a résisté jusqu'à cette époque aux violentes critiques dont elle était l'objet. On prétendait qu'elle inspirait plus de confiance au soldat. Le maréchal Bugeaud, tout en reconnaissant que le feu est mieux ajusté sur deux rangs, penchait néanmoins pour le maintien des trois rangs auxquels il attribuait plus de solidité dans les charges à la baïonnette et contre la cavalerie.

La formation en ligne de la compagnie-peloton est donc sur deux rangs. Les hommes sont placés par rang de taille dans cha­que escouade et coude à coude. Le front de la compagnie-peloton est de 40 pas, celui du bataillon, 260 pas (environ 200 mètres).

Les feux – Le bataillon exécute de feux de peloton, de demi-bataillon, de bataillon (feux de salves à commandement), et des feux à volonté, debout et à genou, sur deux rangs. Le tir couché n'est pas prévu.

Tous ces feux commencent au commandement et cessent au roulement de tambour suivi d'un coup de baguette ; à ce der­nier signal, tout le monde reprend place.

Le feu de peloton est, en réalité, un feu par division ; il s'exécute alternativement par les deux pelotons de chaque division comme si la division était isolée.

Dans les feux de demi-bataillon, le chef de bataillon fait ti­rer alternativement le demi bataillon de droite et le demi bataillon de gauche.

Dans le feu à volonté, les hommes des deux rangs dans chaque peloton tirent sans se régler sur leurs voisins, jusqu'au roulement de tambour.

Les pelotons sont aussi exercés des feux de tirailleurs. On distingue : les feux de position en avançant en retraite, parle flanc. Les feux en marchant ne sont que des feux exécutés de posi­tion en position. Le feu par le flanc est exécuté par des hommes qui se portent en dehors de la chaîne des tirailleurs en marche par le flanc et qui rentrent dans le rang après avoir tiré.

Il existe donc deux espèces de feux d'une nature très diffé­rente, ce sont les feux de tirailleurs et les feux de ligne.

Dans les feux de tirailleurs, les hommes étant livrés à eux-mêmes on a l'initiative des cadres inférieurs, on se fait peu d'illu­sion sur la possibilité de régler la consommation des munitions. On a la prétention d'obtenir ce résultat à l'aide des feux à com­mandement. L'expérience démontrera l'inanité de ces prescrip­tions.

Dans les instructions concernant le tir apparaît une ten­dance très marquée en faveur de la justesse. "L'essentiel n'est pas de tirer beaucoup, mais de tirer bien". Cette considération n'en­trait pas en ligne de compte sous le 1er Empire ; le tir dit "horizon­tal" satisfaisait à tous les besoins. On ne pouvait, d'ailleurs, exiger davantage d'une arme qui n'avait aucune justesse et qui produi­sait une fumée si abondante qu'après quelques coups de fusil, le tireur était comme enveloppé dans un nuage opaque qui lui ca­chait la vue de tous les objets environnants.

Les progrès réalisés dans le tir datent de 1840. Cette même année, le fusil de munitions est transformé en fusil à percussion ; une carabine rayée est mise entre les mains des chasseurs d'Or­léans, de nouvelle formation ; une École de tir est fondée à Vin­cennes et, un peu plus tard, des Écoles secondaires sont crées à St Omer, Toulouse et Grenoble. En même temps, apparaît une ins­truction sur le tir, la première en date de tous les règlements de ce genre. L'ensemble de ces mesures fait époque dans les annales du tir. Jusqu'alors, l'infanterie s'était contentée d'apprendre à tirer vite, ou même avait dédaigné le tir. Elle va maintenant s'exercer à tirer juste, cherchant à appliquer cet adage du maré­chal Bugeaud : "Bien marcher et bien tirer, tel est le secret de la force de l'Infanterie".

Tirer juste et bien tirer à propos est infiniment mieux. Voici, en effet, comment le maréchal Bugeaud développe sa pen­sée : "Le feu ne doit être fait que pour décider une question et alors il doit être terrible". Il réprouve les tirailleurs sans but pré­cis qui ont pour conséquence l'usure des hommes et des muni­tions. Aussi bien dans l'offensive que dans la défensive, le feu ne doit être qu'une préparation au choc, et in est d'autant plus effi­cace qu'il est exécuté à plus courte distance.

La pensée si forte du maréchal Bugeaud n'a pas été repro­duite dans l'instruction de 1867. Celle-ci ne contient aucune règle positive ; elle se borne à énumérer ce qu'il ne faut pas faire. Sa grande préoccupation est d'éviter le gaspillage des munitions : l'art de faire de celles-ci un usage opportun est tout à fait mé­connu.

« Le feu ne doit être fait que pour décider une question », au­trement dit, c'est le but tactique poursuivi qui doit provoquer le mise en œuvre du fusil, et non le degré de vulnérabilité des objec­tifs, car l'objectif le plus vulnérable n'est pas toujours celui qu'il est le plus urgent d'atteindre pour décider la question. Le tir doit être au service de la tactique, il est un moyen non un but. C'est pourquoi, encore une fois, tirer juste est bien, tirer à propos est mieux.

C'est cet art de tirer à propos qui a fait complètement dé­faut à l'armée française en 1870. Les conséquences en furent dé­sastreuses. La troupe, dirigée par des officiers qui connaissaient à peine les propriétés balistiques du fusil modèle 1866, et dont l'ignorance au point de vue de l'emploi tactique du feu était sans égale, ne sut pas tirer parti de la supériorité de son armement. La funeste habitude, contracté dès les premiers engagements, de ti­rer sur tous les objectifs qui apparaissent, dans le rayon d'action du fusil, entraîna une consommation de munitions que l'approvi­sionnement prévu était impuissant à compenser.

Les formations en colonne




Colonne par di­vision

 
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à distance entière

à demi distance (peloton)

serrée (à 6 pas)




Colonne par peloton

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à distance entière

à demi-distance (section)

serrée (6 pas)




Colonne double

 
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à distance de peloton

à distance de section

serrée (6 pas)




Colonne par di­vision

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formées de trois colonnes par peloton à distance entière et à intervalles de peloton

Colonne en route




Si on compare entre eux les règlements de 1791 et de 1869, on constate qu'il a été apporté peu de modifications aux forma­tions élémentaires du bataillon.

Les colonnes par division et par peloton à distance entière et à demi-distance sont maintenues.

Dans la colonne serrée, les distances entre les subdivisions ont été portées de 3 à 6 pas ; cette colonne est devenue ainsi plus mobile. Par contre, on a supprimé la distance de section dans la colonne par division.

La colonne d'attaque de 1791 est remplacée par une co­lonne double sur le centre. Cette colonne cesse d'être spécialisée dans son rôle d'attaque : elle devient également formation de ma­nœuvre. C'est pourquoi les subdivisions peuvent être à distance de peloton, à distance de section (ancienne colonne d'attaque), ou à 6 pas.

Les colonnes de divisions constituent une innovation. Cette formation est obtenue, le bataillon étant en bataille, en ployant chaque division en colonne par peloton à distance entière. Le ba­taillon est ainsi fractionné en trois colonnes de peloton à interval­les de déploiement. Cette formation est un acheminement vers la colonne de compagnie.

La colonne en route est formée en principe par peloton. On diminue le front de la colonne, suivant les circonstances, en rom­pant les subdivisions ou en marchant par le flanc par quatre.

École de régiment Cette école remplace les anciennes évolutions de ligne.

Les règles prévues pour le régiment à trois bataillons sont applicables à un nombre quelconque de bataillons.

Les formations fondamentales du régiment sont :

1. La ligne de bataille,

2. La colonne unique,

3. La ligne de colonne.

Il convient d'ajouter à ces formations :

1. L'ordre en échelons,

2. Les dispositions contre la cavalerie.

La ligne de bataille est formée de bataillons déployés sur deux rangs à 30 pas d'intervalle.

La colonne est composée de bataillons placés les uns der­rière les autres, chacun des bataillons ayant l'une des formations précédemment indiquées, c'est à dire par division, par peloton ou en colonne double.

La ligne de colonnes se compose de bataillons juxtaposés à intervalles ouverts ou serrés.

La ligne de colonnes de bataillon, réclamée d'ailleurs par tous les militaires, fit sa première apparition dans le règlement de 1831. On avait enfin reconnu que la marche en bataille d'une ligne déployée, sur un parcours un peu long et en terrain accidenté, présentait de grosses difficultés, et on s'appuyait sur l'expérience des guerres du 1er Empire pour préconiser le sectionnement de la ligne en petites colonnes.

L'adoption de la ligne de colonnes constitue donc un réel progrès, mais la manœuvre en ligne de colonnes n'échappe pas aux habitudes formalistes de l'époque et perd ainsi une partie de ses avantages. Elle subit, comme la ligne de bataille, la tyrannie des alignements sans cesse répétés et des intervalles fixes. L'École de régiment est d'ailleurs extrêmement compliquée. Outre les formations réglementaires déjà très nombreuses, le règlement contient, pour passer d'une formation à une autre, une multitude de règles très minutieuse dont il n'est pas permis de s'affranchir.

L'ordre en échelons – Le maréchal Bugeaud s'est fait l'apô­tre de l'ordre échelons. Il préconise l'emploi de ceux-ci aux ailes et veut que leur action se manifeste sous une forme essentiellement active. Comme cette doctrine répond aux dispositions prévues par le règlement, nous pouvons nous borner à citer le maréchal :

« L'ordre en échelons permet de n'engager que la partie qui doit combattre. Le reste est à la fois menaçant et défensif ; il tient en échec une ou plusieurs parties de l'ordre de bataille ennemi et présente la meilleure protection que l'on puisse imaginer pour la portion attaquante. Des échelons à droite et à gauche de l'attaque, valent infiniment mieux qu'une protection immédiate. Ils rendent, sinon impossibles, du moins très difficiles, les attaques de flanc contre la fraction combattante qui ne peut être assaillie sans que l'ennemi soit à son tour pris en flanc par les échelons. Ceux-ci ne pourront être tournés que par des mouvements très larges, qui doivent affaiblir l'armée qui les exécute, et donner tout le temps nécessaire pou y parer.

« Au lieu de placer des brigades dites de flanc à la hauteur des colonnes ou des lignes qu'elles doivent protéger, ainsi que cela se pratique, je pense qu'il faut les échelonner en arrière, et que c'est seulement ainsi qu'elles protégeront efficacement. Outre les avantages physiques de cette disposition, il y a l'avantage moral pour les échelons en devenant assaillants, pendant que, s'ils étaient immédiatement sur le flanc de l'attaque, ils seraient as­saillis.

« En théorie, les échelons sont régulièrement espacés. En pratique, les distances sont déterminées par les circonstances et surtout par la forme du terrain. La régularité des échelons ne peut donc exister que dans les plaines rases ; le plus ou moins d'espace d'un échelon à l'autre dépend du nombre de troupes dont on peut disposer, de l'espèce d'ennemi qu'on a devant soi, et des vues ultérieures du général en chef ; mais, en thèse générale, ils doivent être à portée de se secourir mutuellement, et, si la cavale­rie est à redouter, ils doivent croiser leurs feux, après avoir formé le carré à environ cent cinquante pas. Les divers mouvements d'échelons , le changement de front dans chaque échelon, sous le même angle, doivent jouer un grand rôle à la guerre ; il faut donc s'exercer beaucoup. »

L'échelon est donc considéré par le maréchal comme une réserve d'aile destinée à prendre l'assaillant en flanc. La faible portée du fusil de l'époque rend les décisions rapides ; il convient donc que l'échelon soit rapproché et prêt pour le combat. C'est ce qui explique la forme théorique de l'échelonnement que l'on a composé de tronçons de ligne articulés à faible distance. Nous ver­rons plus tard les modifications à faire subir à cette disposition par suite des progrès de l'armement.

Les carrés – Le règlement prévoit des carrés d'un et de plu­sieurs bataillons.

Pour former un carré de deux bataillons, on forme d'abord ceux-ci en colonne par division à demi-distance, puis on fait serrer le bataillon de queue à distance de peloton sur le bataillon de tête. La 1e face est formée par la 1e division, la 4e par la dernière division de la colonne qui a préalablement serré sur l'avant-der­nière, les 2e et 3e par les pelotons des divisions de l'intérieur qui ont conversé à droite et à gauche.

On peut aussi prendre des dispositions contre la cavalerie en partant de la colonne serrée en masse. Lorsqu'une colonne est surprise par la cavalerie dans cette formation, les subdivisions de tête et de queue de la colonne forment la 1e et la 4e face, les faces 2 et 3 sont constituées rapidement à l'aide de files prélevées sur les subdivisions de l'intérieur.

On peut donc constituer des carrés d'un ou de plusieurs ba­taillons, en prenant pour base la colonne à demi-distance ou la colonne serrée.

Le règlement prévoit aussi des carrés en échelons et des carrés obliques. Nous avons constaté l'emploi de ces derniers sur le plateau d'Hassenhausen par les divisions Friant et Morand. Le règlement ne fait donc que ratifier l'expérience des guerres de 1er Empire.

Le maréchal Bugeaud est hostile au grand carré ; il lui re­proche : de ne pas fournir sur le front attaqué plus de feux propor­tionnellement qu'un petit; de mettre tout l'enjeu de la résistance sur un seul carré, de perdre le bénéfice de la protection mutuelle qu'offre un système de carrés habilement disposés, de mettre obs­tacle à l'écoulement des chevaux. Il donne en faveur des petits carrés des arguments décisifs qui sont à reproduire en entier.

« L'opinion générale des militaires a été jusqu'à présent en faveur des grands carrés qu'ils croient plus forts que les petits. Quelques-uns uns ont dit que les carrés simples valaient mieux que les doubles, puisqu'ils font plus de feux. Ces derniers carrés avaient été assez généralement adoptés sous le nom de carrés d'Égypte.

« Mon opinion est qu'un grand carré n'a pas proportionnel­lement plus de feux qu'un petit et qu'il n'est pas plus fort. Cela se prouve par les vérités suivantes :

« Est seule à craindre, dans une charge de cavalerie, la por­tion qui peut aborder la face d'un carré ; les parties qui débordent sont nulles.

« En étendant les faces d'un carré, si l'on augmente son feu, on augmente dans la même proportion le nombre de ses ennemis...

« Un carré de trois mille hommes n'est donc pas plus fort qu'un carré de mille hommes. Il serait donc bien inconséquent de former trois mille hommes en un seul carré divisés en trois ou quatre, ils courent bien moins de chances défavorables.

« Voici pourquoi je me fonde : un grand carré est aussi bien perdu qu'un petit et l'on risque tout d'un seul coup. Plusieurs car­rés se protègent mutuellement ; ils forment un système de redou­tes : si l'un des carrés est renversé, la charge est par cela même brisée, et les efforts de la cavalerie sur le carré suivant sont moins bien ordonnés et, partant, moins à craindre.

« Une autre combinaison qui s'applique aux carrés combinés comme aux carrés isolés, c'est qu'en présentant de très petites faces; les chevaux, qui craignent de passer sur ces globes de feux, ont le temps d'obliquer à droite ou à gauche pour les éviter. Si la face est étendue, ils ne le peuvent pas, et, de force, ils choquent une partie. Plus les carrés combinés seront petits, plus les inter­valles seront multipliés, et plus seront grandes les chances de suc­cès.

« D'après ces considérations, je pense qu'on doit renoncer aux grands carrés se l'ordonnance pour ne former que des carrés profonds d'un seul bataillon. J'ai établi plus haut qu'une étendant son front contre la cavalerie, on augmentait le nombre de ses en­nemis ; on le diminue, par conséquent, en réduisant ses faces. Cette seule raison devrait nous faire renoncer aux carrés simples, qui sont très étendus et n'offrent qu'un feu maigre relativement à l'espace qu'ils embrassent. Il y aurait une plus puissante raison encore pour y renoncer, s'il était prouvé qu'on peut tirer parti de toutes les armes d'un carré sur six ou huit hommes de profondeur. En diminuant les faces de moitié, on aurait réduit ses ennemis de moitié et doublé son feu contre cette moitié. »

Appréciation sur le règlement de 1869 – Comme ses devan­ciers, le règlement de 1869 n'est qu'un code de manœuvres et d'évolutions ; il se borne à indiquer le mécanisme des mouvements sans préjuger de leur emploi. L'infanterie française contracterait ainsi l'habitude de cultiver à outrance le procédé sans se préoc­cuper de son application à un but qu'on ne lui laissera presque jamais entrevoir. L'activité des cadres se consumera dans l'accom­plissement des gestes pour la plupart inutiles et destructeurs de tout esprit d'initiative.

La déconsidération qui s'est attachée au règlement de 1791 et à ceux qui lui ont précédé jusqu'en 1870 vient de ce qu'ils se sont uniquement contournés dans le mécanisme des manœuvres d'École sans chercher à les plier aux conditions de la guerre.

Ainsi s'est accréditée cette opinion, devenue courant dans toute l'armée, que la guerre ne s'apprenait pas dans les livres, puisque le livre par excellence où on devait l'apprendre, le règle­ment, ne donnait pour la faire que des règles pour la plupart inapplicables ou inutiles.

Quoi qu'il en soit, ce n'est pas dans le règlement de ma­nœuvres que l'on trouvera la doctrine de combat de l'infanterie française. En fait, avant 1867, cette doctrine n'existe nulle part, car l'ordonnance de 1832 sur le service des armées en campagne ne donne sur le combat que des principes tout à fait généraux, qui ne sauraient constituer un guide à l'usage des officiers subalter­nes. On n'aurait sans doute jamais pensé à modifier cet état de choses, si les succès des prussiens en 1866, attribués à la mise en service du fusil à aiguille et à l'inauguration d'une tactique nou­velle, n'avaient vivement sollicité l'attention du public français, et provoqué l'adoption immédiate du fusil Chassepot se chargeant par la culasse. On s'occupa, en même temps, de rédiger pour les trois armes, et en particulier pour l'infanterie, une instruction pour le combat qui parut l'année suivante sous le titre : "Observa­tions sur l'instruction sommaire pour les combats". Le but de cette instruction était de commenter le titre XIII de l'ordonnance de 1832. Nous croyons utile à analyser cet opuscule qui eut une in­fluence prépondérante sur la tactique de l'armée française en 1870.




Instruction pour les combats 1867 Aperçu général – L'instruction fait ressortir, tout d'abord la nécessité de "modifier12" la tactique du champ de bataille par suite de l'adoption d'un nouvel armement. Puis elle énumère les avan­tages du fusil modèle 1866 qui est efficace, à partir de 400 mètres, contre un homme isolé, à partir de 1 000 mètres, contre un groupe de la force d'un peloton et qui peut tirer à raison de 6 coups par minute sans nuire à sa justesse. Elle en conclut que le feu acquiert une importance prépondérante, et qu'il faut s'attacher à faire prendre à la troupe sur le champ de bataille, les formations les plus propres à assurer l'efficacité de son feu, tout en la garantis­sant de celui de l'ennemi.

Cette formation est toute trouvée, dit l'instruction ; c'est l'ordre déployé qui, de toutes les formations, offre le moins de pri­ses aux projectiles de l'ennemi permet de développer la plus grande masse de feu.

« Mais sur un terrain ordinaire, cultivé ou accidenté, la marche d'une ligne de bataillons déployés est lente et difficile au moment de la charge, alors qu'il est souvent trop tard pour former les colonnes d'attaque, cette ligne mince, flottante, avec ses élé­ments épars et souvent séparés, ne présente plus, concentré sur le point décisif, le maximum d'efforts et d'énergie nécessaire. Une troupe ne pourrait conserver longtemps l'ordre déployé, très utile, indispensable dans des circonstances particulières et de peu de durée, mais constituant pour l'infanterie une formation plutôt accidentelle que normale.

« La formation par bataillons en colonne, à intervalles de dé­ploiement, nous est plus familière. Employée avec succès et re­commandée par les généraux les plus expérimentés du 1er Empire, maintenue dans nos manœuvres jusqu'à ces dernières années sous le nom de "colonnes d'attaque", elle donne le moyen de passer ra­pidement et, selon les besoins du moment, de l'ordre en colonne à l'ordre en bataille et réciproquement...

« Dans cet ordre, les bataillons sont extrêmement mobiles, faciles à abriter, également prêts à toutes les combinaisons de l'offensive et de la défensive, susceptibles de présenter des têtes de colonne dont mieux soutenues ; enfin, bien maintenus dans la main du chef, ils restent toujours en mesure; soit de manœuvrer, soit, par un déploiement rapide, de faire usage de tout leur feu.

« Le plus habituellement; les bataillons sont donc ployés en colonne double ou par division, et serrés en masse ou à demi-dis­tance.

« Pour défendre une position, se soustraire aux effets trop dangereux d'un tir soutenu et à bonne portée, surtout en plaine, la formation en ordre déployé est la meilleurs. »

L'instruction ajoute que tous les mouvements de l'ordon­nance ne trouvent pas leur application sur le champ de bataille. De même, il n'y a pas lieu d'astreindre les unités à un alignement rigoureux que ne comportement, ni la configuration au sol, ni les péripéties de l'engagement.

« Devant l'ennemi, on n'emploie que des manœuvres sim­ples, élémentaires, ne prêtant ni au désordre ni aux surprises. En général, elles se réduisent à une série de mouvements partiels presque toujours les mêmes, et qui découlent des phases habi­tuelles du combat.

« Les tirailleurs – La conception du rôle des tirailleurs n'a pas varié depuis 1806. Ils sont toujours chargés d'éclairer le ba­taillon, de préparer son entrée e, action par les feux et de lui venir en aide au moment de la décision. Ils couvrent sa retraite en cas d'échec.

« Un bataillon de six compagnies en emploie généralement deux à fournir les tirailleurs sur son front. Ces compagnies dé­ploient une section en tirailleurs, l'autre section est en réserve en arrière des ailes de la ligne, vis à vis les intervalles.

« L'emploi des tirailleurs en grandes bandes, pratiqué éven­tuellement en 1806, est complètement interdit en 1867. "Déployer un bataillon tout entier en tirailleurs est une manœuvre dange­reuse à laquelle il faut renoncer. Une ligne de tirailleurs doit ap­partenir à la troupe qu'elle protège et chaque bataillon se couvrira avec les siens. »

Chaque division d'infanterie a son bataillon de chasseurs comme des tirailleurs sa profession. Le bataillon de chasseurs ne fait pas partie intégrante de la ligne de bataille et ne doit pas combattre comme troupe de ligne. C'est une réserve spéciale entre les mains du général de division qui l'emploie, soit pour renforcer certains points de la ligne de tirailleurs, soit pour protéger l'artil­lerie ou inquiéter celle de l'ennemi.

Le rôle des bataillons de chasseurs en 1870 est identique à celui des régiments légers en 1806.

Le combat offensif – La question des formations étant ré­glée, l'instruction essaie d'esquisser une physionomie du combat.

Les opérations préliminaires : reconnaissances, prise de possession des points d'appui par l'avant-garde, manœuvres, pré­paratoires, ne donnent lieu à aucune observation particulière. L'instruction se réfère au Titre XIII de l'ordonnance de 1832.

Dès que l'action de l'artillerie commence sous la protection des troupes légères, les bataillons de 1ère ligne exécutent leur dé­ploiement et continuent à se rapprocher de l'ennemi. Lorsque les tirailleurs ne peuvent plus soutenir la lutte, ils se retirent dans les intervalles des bataillons déployés, qu'ils soutiennent de leurs feux.

« Ceux-ci, par des salves à commandement bien dirigées, l'artillerie par un tir concentré sur le point choisi réunissent leur action pour rompre la ligne ennemie, y jeter le désordre et la dé­moralisation.

« Alors les colonnes d'attaque, rapidement formées, se por­tent résolument en avant avec toute la confiance que donne la presque certitude du succès.

« Les tirailleurs, continuant leur marche dans les interval­les, redoublent la vivacité de leur feu pour empêcher l'ennemi de se reformer et soutenir le moral de l'assaillant. »

L'instruction recommande de conserver le pas de charge, de ne pas s'abandonner à la course pour éviter le désordre. « Régula­riser, discipliner l'élan, ce n'est pas l'anéantir, au contraire, le rendre plus complet, plus sûrement efficace. Ainsi, au moment de la charge, dans les colonnes, bien dans les mains de leurs chefs, pas de feu, mais une marche résolue pour aborder l'ennemi au pas de charge et à la baïonnette.

« L'instruction réprouve l'emploi des colonnes profondes qui ne se prêtent pas aux mouvements rapides, offrent aux coups de l'artillerie à la longue portée une prise aussi dangereuse qu'inutile sur les pelotons de tête. Sauf dans le cas d'absolue nécessité, ou bien hors de la portée des coups de l'ennemi, cette formation, déjà condamnée depuis longtemps, doit être formellement évitée. »

L'instruction met, en outre, l'assaillant en garde contre les attaques directes dont il s'attache à faire ressortir les difficultés.

« L'attaque directe terminée par un combat à la baïonnette répond au caractère impérieux et à la bravoure de nos soldats. Continuons d'en encourager l'usage, mais sans perdre de vue que les perfectionnements modernes du tir, habilement mis à profit, par un ennemi plus calme, pourraient faire tourner en désastre l'attaque non préparée d'une position abordée à découvert. »

Dans le même ordre d'idées, l'instruction recommande de chercher à atteindre de préférence les flancs de l'ennemi, se servir du terrain pour rapprocher. Excellente prescription, que malheu­reusement l'éducation manœuvrière antérieure de l'infanterie ne l'avait pas préparée à appliquer. C'était prescrire un remède sans indiquer son mode d'emploi.

Le combat défensif – Les règles concernant la défensive sont ainsi définies : "Une troupe chargée de défendre une position oppose aux préliminaires de l'attaque le feu de son artillerie et de ses tirailleurs pour nuire à l'établissement des batteries, inquiéter ou arrêter le mouvement de l'infanterie...

Les bataillons de 1ère ligne déployés et couverts, s'il est pas­sible, par des plis de terrain, par des abris, par des tranchées at­tendent que l'ennemi soit arrivé à bonne portée pour l'écraser par des feux de masse.

Ils doivent toujours être prêts à se reformer rapidement en colonne pour résister à la cavalerie profiter d'un insuccès de l'en­nemi, saisir l'occasion propice d'un retour offensif. On ne doit pas perdre de vue que le meilleur moyen de défendre une position est souvent d'attaquer soi-même, sauf à circonscrire son mouvement si l'on n'est pas en mesure de passer à l'état d'offensive décidée."

Nous discuterons plus tard la valeur de ces règles. Remar­quons tout de suite, cependant, que l'instruction dépasse la me­sure et se met en quelque sorte en contradiction avec elle-même quand elle affirme "qu'avec les armes nouvelles, l'avantage appar­tient à la défensive."

On a fait, avec juste raison un grief aux détracteurs de l'instruction d'avoir proclamé au principe aussi catégorique sans l'avoir accompagné des explications nécessaires. L'affirmation prise dans un sens général est inacceptable, l'offensive seule peut conduire à la victoire. Mais, si, n'envisageant qu'une tranche du champ de bataille, on considère deux troupes opposées l'une à l'autre et encadrée, il est de toute évidence que celle des deux troupes qui restera sur la défensive, alors qu'elle dispose d'un ex­cellent abri et d'un champ de tir favorable sera dans des condi­tions matérielles plus avantageuses que celle qui s'avance à dé­couvert. L'utilisation du terrain donne à la défense un supplément de force qui lui permet d'immobiliser un effectif supérieur au sien. C'est la raison d'être de la défensive. Mais pour que l'avantage soit réel, il faut que le défenseur n'ait rien à crain­dre pour ses flancs et qu'il ait la certitude d'avoir affaire à un as­saillant supérieur en nombre ; s'il se laisse, immobiliser par un effectif moindre, il est dupé. Comment s'en assurer ? Toute la question est là, et elle est complexe.

Source: Philippe Pétain, Conférence sur l'infanterie faite à l'Ecole Supérieure de Guerre en 1911, II L'infanterie en 1870,